Roberta poussa la porte et bascula l’interrupteur. Les tubes au néon émirent un léger bourdonnement, comme un discret roulement de tambour, avant d’illuminer la pièce. « Surprise ! » railla la jeune femme en balayant du regard l’open space. Bien sûr, elle était arrivée la première.
Elle alluma l’ordinateur. Un retentissant jingle la salua. De toute évidence, quelqu’un s’était amusé à mettre le son à fond sur ses haut-parleurs hier soir et n’avait pas pris la peine de les éteindre. Entre les froissements de tissu de son manteau qu’elle accrochait au dossier de sa chaise, et le ronronnement du ventilateur de son ordinateur, elle avait l’impression de faire un raffut de tous les diables et se retint de s’excuser. La mémoire lui revint : le quelqu’un qui s’était lâché sur le volume des enceintes, c’était elle. Première arrivée, dernière partie, Roberta avait meublé le silence. Après tout elle ne dérangeait personne — et elle était tenue de pointer pour justifier de sa présence et de son salaire.
La
jeune femme s’assit enfin et contempla les autres bureaux tour à
tour. Ils resteraient vides encore un moment : Zoé était en
vacances, Hannibal ne se montrerait pas avant dix heures tandis que
Pascal effectuait son numéro de claquettes en Afrique du Sud.
« Eh
bien… La journée s’annonce calme. » constata-t-elle à
voix haute.
« OK, voilà que je parle toute seule. »
Ce
constat affligeant la décida. Un identifiant mot de passe et deux
clics plus tard, elle débutait la rédaction d’un mail qu’elle
avait déjà trop repoussé.
« Salut
Antoine, c’est Bob ».
Elle
effaça la seconde partie de la phrase. Elle n’avait pas besoin de
se présenter, bon sang : le client de messagerie s’en
chargerait. Après tout, les adresses pros servent à ça. Elle
poursuivit.
« J’espère
que tu as pu bien profiter de tes congés. Ici l’été a été très
calme, comme tu t’en doutes. La rentrée, d’ordinaire synonyme
d’activité fébrile, ne s’annonce pas plus trépidante. C’est
bien pour cela que je t’écris puisque tu es mon responsable de
carrière. Tu trouveras en pièce jointe pour rappel le précédent
mail que je t’avais envoyé — et qui était resté sans
réponse. »
Roberta
marqua une pause, ses lèvres formant une moue dubitative. Elle
n’appréciait pas trop l’enchaînement des deux phrases. Elles
sonnaient comme un « oh, bonhomme, t’es censée t’occuper de
moi et ça fait trois mois que je t’alerte sans que tu réagisses,
on fait quoi ? ». D’un autre côté… c’était la réalité,
formulée dans le langage policé des grandes entreprises. Et Antoine
lui avait fait l’effet d’un type honnête. Comme elle avait cru
que ce boulot allait être palpitant. Elle ne pouvait pas se tromper
à tous les coups, si ? Elle se remit à pianoter.
« La
situation que j’y décrivais n’a pas évolué : je manque
toujours cruellement d’activité.
Il
y a six mois, tu m’as embauchée dans notre société de service
comme consultante hygiène et sécurité à l’issue de mon doctorat
en microbiologie. La mission qui m’a été proposée chez Concrete
Steel m’enthousiasmait. Alors oui, quand je disais à mes copains
que j’allais bosser dans les égouts, ils me regardaient d’un
drôle d’air. Mais franchement, ça m’intéressait vraiment. Il y
a plein de grandes villes autour du globe qui ne sont pas pourvues de
réseaux d’assainissement dignes de ce nom. J’allais apporter ma
contribution pour améliorer tout ça ! Éviter la propagation de
maladies, donner accès à l’eau potable, permettre aux gens de
tout simplement se laver… À ma manière, j’allais rendre le
monde meilleur ! »
La
porte s’ouvrit et Roberta leva la tête. Dans un même mouvement,
elle aperçut l’heure — huit heures douze — et la personne qui
rentrait : Djamila, l’une des femmes chargées du ménage.
Elles se croisaient de temps en temps, sans se connaître vraiment.
Un bref salut et chacune retourna à son activité : trop de
boulot pour l’une, pas assez pour l’autre. Le monde marche sur la
tête, songea Bob.
« Hélas,
comme je te l’avais détaillé dans mon mail précédent, on
connaît la suite : le grand vide. J’ai tout au plus un poste
d’assistante, très éloigné de la réalité du terrain qu’on
m’avait promis. Je pourrais me consoler en me disant que j’ai
fait preuve d’un enthousiasme un peu naïf, que je dois me roder…
Mais encore faudrait-il qu’on me confie des tâches à accomplir.
Tout ce que j’ai eu à traiter jusqu’ici reste cette étude de
porosité sur un nouveau modèle de tube. Une seule étude en six
mois, alors que durant mon doctorat, j’en pliais une par semaine.
D’autant que pour cette nouvelle référence, l’acier utilisé et
le procédé de moulage sont les mêmes que sur l’ensemble de la
gamme… je te laisse imaginer le temps que m’a demandé
l’étude…
Toute
cette inaction me fait craindre de louper des trucs — ou de perdre
mon niveau.
Pour
te donner un exemple, il y a deux semaines, j’ai été catapultée
dans une réunion — téléphonique, comme d’habitude. Rien dans
l’intitulé, personne pour m’expliquer de quoi il s’agissait,
je me connecte malgré tout par acquit de conscience. Les
participants se présentent l’un après l’autre, vient mon tour,
et l’initiatrice du call me répond : ”ah oui, c’est toi
notre référente sidé”.
J’ai
cru un instant qu’elle voulait une spécialiste pour gens sidérés
du fonctionnement de cette boîte. Mais pas du tout : elle
pensait vraiment que j’allais lui apporter des éclaircissement sur
ses problématiques de sidérurgie. Tout ça parce que j’avais
rendu cette étude de porosité dont je t’ai parlé plus haut. J’ai
tenté de répondre du mieux que je pouvais à ses questions, mais
nous avons vite compris elle et moi que je n’étais pas l’experte
qu’elle cherchait.
En
fait, personne ne situe bien qui fait quoi dans cette entreprise et
ça semble convenir à tout le monde. Tous les collègues que je
croise en réunion de service sont « absolument débordés » si
on les écoute. Mais quand je vois les sujets qui leur sont attribués
lors des mêmes réunions, je t’avoue que des éléments
m’échappent. Soit je manque d’infos (et au bout de six mois,
c’est problématique), soit ils sont »…
Roberta
hésita. Elle ne pouvait pas accuser tout de go ses collègues d’être
des incompétents notoires. Elle les en soupçonnait pourtant, et
elle ressentait une grande honte : elle finissait à peine ses
études et eux avaient dix, quinze, vingt d’expérience. Était-elle
incroyablement prétentieuse ou hélas réaliste ? Elle trouva
enfin le bon angle d’approche et reformula.
…
« soit ils se voient confier des études qui sortent de leur
domaine d’expertise (auquel cas je me demande si Oliver connaît
bien ses équipes).
Bref,
le poste que j’occupe ne correspond pas du tout à mes attentes et
je ne suis pas sûre non plus de convenir au client. Oliver semble
content de mon travail (mais sait-il seulement ce que je fais, ou
plutôt que je n’ai rien à faire ?). Mais si une autre
opportunité de mission se présente, plus en adéquation avec mes
compétences et mes envies, je suis tout ouïe. N’hésite pas à me
contacter, mon numéro est toujours dans ma signature automatique
ci-dessous.
A
très vite. »
Roberta
se relut, corrigeant une ou deux coquilles ici ou là. Au bout du
cinquième passage, elle se résolut à appuyer sur le bouton
« Envoyer ». Advienne que pourra. Un nouveau coup d’œil à
l’horloge en face lui confirma que la journée, la matinée même
n’allait pas en finir : huit heures cinquante-sept. Et on
n’était que lundi. Roberta entendit un profond soupir. Elle
chercha son auteur du regard et dut se rendre à l’évidence :
c’était elle qui l’avait poussé. Un tel laisser-aller ne serait
pas tolérable quand le bureau se remplirait. Pas avant une ou deux
heures donc.
Roberta
sortit le pain au chocolat qu’elle avait acheté sur son trajet
matinal.
— Joyeux
demi-anniversaire, Bob…
— C’est
ton anniversaire ?
À
la grande surprise de la jeune femme, Hannibal avait déjoué ses
prédictions.
— Me
regarde pas comme ça ! Je peux arriver tôt.
— Quand
tu dois partir tôt, par exemple ?
— Ouep.
Son
collègue désigna la viennoiserie.
— Tu
veux qu’on mette une bougie dessus ou c’est assez glauque comme
ça ?
— Je
crois que ça ira.
— Ça
te fait quel âge ?
— C’est
pas mon anniversaire, juste… Ça fait six mois que je suis ici.
Il
siffla d’admiration en enlevant sa veste.
— Déjà !
Le temps passe vite quand on s’amuse. Rends-toi compte, tu as
confondu six mois chez nous avec un an en prison.
Il
marqua une pause, les deux mains étreignant la mallette qu’il
avait posée debout sur son bureau.
— Note
bien : je te comprends. Cette entreprise me donne un aperçu de
l’immortalité : les années filent et tu restes jeune. Ici
rien ne change vraiment tandis que le monde dehors évolue et se
transforme. Tu vois tous tes proches partir lors de touchantes
cérémonies appelées « pot de départ », et toi, tu demeures
coincé ici. Une malédiction, vraiment.
Roberta
sourit.
— Ma
petite tradition ne va rien arranger, alors.
— Raconte,
s’enquit le grand gaillard en ouvrant son thermos de café, qu’il
proposa à sa collègue.
— Non
merci. Tu sais comment les gamins répondent « j’ai trois ans et
demi, quatre ans et demi » quand on leur demande leur âge.
— Oui,
je vois.
— Et bien en plus des années pleines, on fêtait aussi les demi-anniversaires, chez nous.
— Hey,
c’est chouette, ça.
— Tu
dois être la dernière personne au monde à dire « C’est
chouette », Hannibal.
— Je
te l’ai dit : immortel, tout comme une poignée d’élus. Mon
prénom ne t’avait pas mis sur la piste ? Et vous avez poursuivi
ces fêtes longtemps ?
— Oui.
Mon frère et moi, on passait la moitié de l’année à remplir
chacun un bocal à bonheurs. C’était un grand pot en verre où ma
mère écrivait les petits moments agréables que nous avions vécus
dans la journée. L’air de rien, le bocal était vite plein. Lors
du demi-anniversaire, mon père nous projetait un diaporama des
événements marquants des six mois écoulés, avec les photos qu’il
avait prises. Et derrière on repartait pour un tour.
— Sacrée organisation !
— Oui.
Elle se reprit à temps pour ne pas laisser échapper un nouveau souffle de désespoir.
— Je me souviens, mon premier jour ici, je touchais pas terre.
— Six mois après, six pieds dessous ! ricana Hannibal.
Roberta acquiesça pour elle-même. Et on n’était que lundi…